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Jolanta Bakalarz et Paul Thomas. Polonaise et Gallois ils ont quitté Manchester pour Gevrey-Chambertin, où ils ont ouvert l’hôtel-chambres d’hôtes Les Deux Chèvres. Pour ne pas renoncer à leurs rêves.

Lire le PDF de l’article publié dans le Journal du Palais, juillet 2015.

Souvenez-vous du film, Sur la route de Madison. Et de ce photographe du National Geographic, Robert Kincaid, alias Clint Eastwood, qui finit par comprendre que Francesca Johnson, sous les traits de Meryl Streep, ne partira pas avec lui. Que l’humanité se partage entre ceux qui comme lui mettent tout en œuvre pour réaliser leurs rêves et ceux qui, comme elle, ne franchiront jamais le pas.

Jolanta Bakalarz et Paul Thomas font partie des premiers, même s’ils ont attendu longtemps pour passer du côté de Kincaid. Après une vie entre la Pologne, le Pays de Galles et l’Angleterre, ils ont franchi le Rubicon et se sont offerts un nouveau départ à Gevrey-Chambertin, « l’un des villages les plus connus au monde pour le vin », savoure Paul Thomas en amateur éclairé, avec cet accent anglo-saxon qui sonne si bien dans la langue de Molière. Ils tiennent Les Deux Chèvres, une superbe propriété composée de deux bâtiments, une dizaine de chambres restaurées avec des prestations haut de gamme.

Comme les protagonistes du film inspiré du roman de Robert James Waller, eux aussi se rencontrent sur le tard, à Manchester en Angleterre, où ils mènent chacun de leur côté des vies plutôt classiques. Paul Thomas y est sollicitor associé, un mi-chemin entre le métier d’avocat et celui de notaire. Né à Llandudno, sur la côte nord du Pays de Galles, il a fait ses études de droit à Aberystwith, sur la côte ouest. « C’était Londres, Manchester ou Liverpool », détaille t’il. Ce sera Manchester, « la grande ville anglaise la plus proche du Pays de Galles », où il sera d’abord salarié puis sollicitor associé. C’est à la Royal Bank of Scotland qu’il rencontre Jolanta Bakalarz. Elle travaille depuis 2005 au service clients. Originaire de Kielce en Pologne, « une ville de 200.000 habitants, à peu près comme Dijon », elle a étudié le management du tourisme à Cracovie puis travaillé pour un professeur d’anglais, avant d’émigrer en 2004 en Angleterre, à peine consommée l’adhésion de la Pologne à l’Union Européenne.

DE LA SUEUR ET DES LARMES

En 2008, l’un de ses clients n’est autre que Paul Thomas. Un an plus tard, elle quitte la première l’Angleterre. Désormais mari et femme, ils ont acheté deux bâtiments, avec l’idée de se lancer dans le vin, pour finalement se tourner vers l’hôtellerie. « J’approchais de l’âge de la retraite, et c’était un rêve de faire quelque chose en France, dont j’aimais le vin, la gastronomie. Jolanta m’a suivi dans ce rêve », confie Paul. Leur famille les a pris pour des fous, mais ils assument, soudés comme les deux doigts de la main : « nous avons eu tout de suite une grande confiance dans nos capacités respectives. Et nous avons réussi ! », continue-t-il avant de traduire les propos de Jolanta, encore peu à l’aise avec le français : « le moteur pour nous c’était de faire ensemble quelque chose de différent ».

Pourtant, comme la plupart des rêves qui se réalisent, l’aventure nécessite une prise de risque et aurait pu tourner au cauchemar. Jolanta et Paul avaient évalué les travaux à 18 mois, mais il faudra finalement trois ans pour remettre en état les deux bâtiments, laissés à l’abandon pendant une décennie. Paul, retenu par ses affaires jusqu’en 2013, ne pourra pas participer à la rénovation et c’est Jolanta seule, sans parler un mot de français, qui va conduire, dictionnaire à la main, les travaux de rénovation. Une période qu’ils évoquent encore aujourd’hui avec émotion, tant elle a été difficile : « en 2010, l’hiver a été le plus froid depuis 1945, les canalisations ont explosé, il n’y avait plus de chauffage, pas d’électricité, c’était effroyable », décrit Paul.

Qu’ont-ils pour se lancer ? Une expérience dans l’hôtellerie ? Jolanta a bien exercé six mois à la réception d’un hôtel à peine débarquée à Manchester, et Paul « fait son lit depuis l’âge de onze ans », comme il le dit lui-même avec humour, mais ça s’arrête là. Pourtant en juin 2013, le premier bâtiment ouvre, avec cinq chambres d’hôtes, suivi en 2014 de la deuxième bâtisse qui héberge l’hôtel, cinq autres chambres décorées par leur soin avec des prestations luxueuses, « un mélange de styles européens, d’objets qui nous plaisent à nous ».

Pour pallier leur manque d’expérience, ils ont fait marcher la machine à rêves, en concevant des chambres non pas comme des professionnels du tourisme mais comme s’ils étaient… leurs propres clients : « nous avons réalisé les choses que nous cherchions tous les deux dans un hôtel : la literie, la salle de bain, un bon petit déjeuner, pour déstresser et se sentir comme chez soi ». Ils ont pressenti le déficit de chambres haut de gamme à Gevrey et subodoré le potentiel du lieu.

GRANDE CLASSE ET MASTER CLASS

Et l’avenir leur a donné raison. Depuis son ouverture, Les Deux Chèvres ne désemplit pas et le rêve se décline au quotidien. Booking.com, Tripadvisor apportent une clientèle régulière des quatre coins du monde. Ils sont référencés dans le guide Alastair Sawday’s, et ont passé contrat avec Headwater, un guide « rando et vélo » anglais qui amène chaque semaine de nouveaux clients. A l’affût d’idées innovantes, ils viennent de lancer la location de l’une des deux bâtisses : « la maison est louée pour une semaine, un mois, comme une maison de maître, avec une équipe pour le service, la cuisine…Cela suscite beaucoup d’intérêt ».

Mais pourquoi arrêter le songe en si bon chemin ? Jolanta et Paul se prennent à rêver de devenir une adresse incontournable en Bourgogne, dans la droite ligne du restaurant Les Millésimes, alors propriété de la famille Faiveley et réputé dans la France entière (François Mitterrand était venu y manger). Installé dans les bâtiments rachetés par Jolanta et Paul, il a fait les beaux jours de Gevrey-Chambertin dès 1953, avant de fermer ses portes en 2001. Réhabiliter l’endroit en le respectant leur a valu la sympathie des habitants : « en sauvant un lieu important pour le patrimoine, nous avons gagné le respect des villageois », commente Paul qui se dit « très fier », de ce qu’ils ont bâti, ensemble.

Leur idée est maintenant d’offrir des prestations à leurs hôtes : des visites dans toute la Bourgogne accompagnées d’un historien, une Master Class d’art avec l’artiste Joyce Delimata, qu’ils exposent, une Cooking Class avec Alex Miles, de Dijon, des dégustations avec un ancien vigneron. Et à partir de cet automne – soyons-fous ! – une école des vins va démarrer dans les murs des Deux Chèvres. « La réalité, c’est une chose, mais dilapider ses rêves, c’est mourir à petit feu », cette phrase prononcée par Robert Kincaid pour convaincre Francesca Johnson de le suivre, sûr que Jolanta et Paul Thomas ne la renieraient pas.

Sylvie KERMARREC

Le titre est emprunté à la chanson de Téléphone, Un autre monde.

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