STEPHANIE CHAUDESAIGUES CASAGRANDE

Le Journal du Palais n° 4387 (31 mars – 6 avril 2014)

A l’heure où le gouvernement songe à pénaliser la création artistique en durcissant le régime des intermittents du spectacle, niant une fois de plus avec force le rôle fondamental de la culture, il est intéressant de se pencher sur des trajectoires personnelles d’artistes. « Metteure en scène », un portrait de Stéphanie Chaudesaigues-Casagrande.

« C’est qu’elle préfère l’ombre à la lumière, le travail solitaire sur l’œuvre plutôt que les feux de la rampe, la direction de jeu plutôt que le jeu lui-même ».

Metteure en scène. Ne cherchez pas, le mot n’existe pas au féminin. Pourtant il faudrait l’inventer pour elle, tant elle a eu de mal à se convaincre que ce costume était le sien, à assumer ce talent qu’elle cultive depuis près de vingt ans. Et c’est parce qu’elle a mûri longtemps son chemin pour trouver sa place qu’elle aide les autres à trouver la leur sur toutes les scènes, qu’elles soient de théâtre ou d’ailleurs.

Stéphanie Chaudesaigues vit sa scolarité d’adolescente plutôt comme un faux départ, même si au fond d’elle-même elle a toujours su qu’elle deviendrait une artiste. Née à Chenôve en 1972 dans une famille modeste, elle est orientée un peu vite vers une formation en comptabilité au lycée des Arcades, dont elle dit avec simplicité qu’elle était « tout ce que je ne suis pas ». Heureusement, elle y fait la première des nombreuses rencontres décisives qui vont jalonner son parcours. Son professeur de français, « qui voyait bien que quelque chose demandait à ce que je rentre en mouvement plus qu’en paroles», lui donne à lire deux pièces de Ionesco et Sartre qui vont servir de révélateur.

Cet été-là, elle fait aussi ses premiers pas au théâtre à Chenôve, avec un metteur en scène parisien, Antonio Cauchois qui pressent son talent et l’exhorte à « tenter le conservatoire, absolument». Elle passe les auditions avec succès, et intègre celui de Dijon en 1994, pour trois ans dont elle dit qu’ils ont été parmi les plus belles années de sa vie. Elle qui pour autant ne pense pas «être vraiment à sa place» vit cette période comme un rêve.

Elle se nourrit de l’enseignement de Jacques Bellay, « un grand penseur du théâtre et pédagogue qui m’a enseigné l’essentiel, l’amour du métier». Professeur au conservatoire d’art dramatique, il lui apprend tout mais elle le lui rend bien, décrochant en fin de parcours un satisfecit, équivalant à un troisième prix. Elle approche des auteurs, Shakespeare, Beckett, qui l’accompagnent encore aujourd’hui, comme une fidélité promise à ses premiers amours de théâtre, « qui dégagent dans leur écriture une musicalité», qui la touche profondément.

SUR TOUTES LES SCÈNES

Du conservatoire sort aussi une certitude : elle ne sera pas comédienne mais metteur en scène. Car même si Stéphanie a du mal à se trouver légitime dans un théâtre, elle, « la fille d’un maçon et d’une femme de ménage », elle décroche la lune pour y arriver, dans un milieu beaucoup plus fermé que l’image qu’il donne de lui-même.« Jacques Lassalle, un grand homme de théâtre, a dit un jour qu’on était metteur en scène à quarante ans, et pas avant. Et bien moi, je l’ai été à vingt-trois ».

C’est qu’elle préfère l’ombre à la lumière, le travail solitaire sur l’œuvre plutôt que les feux de la rampe, la direction de jeu plutôt que le jeu lui-même. Dès 1997 et pendant deux ans, elle met en scène ses anciens camarades dans la compagnie 507, prolongement du bonheur familial vécu au conservatoire, puis se lance seule et monte une bande dessinée de Jacques Tardi sur la guerre de tranchées. Elle aurait pu s’arrêter là, se sentir enfin à sa place dans ce rôle qui l’a choisie autant qu’elle l’a choisi. « Pour pouvoir justifier pourquoi je faisais du théâtre, il me manquait encore, à l’époque, une légitimité ».

 

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Elle va la chercher à Paris, dans un des temples du savoir dont la culture française a le secret : la Sorbonne. Elle y suit les enseignements du diplôme d’études théâtrales spécialisé, y apprend des choses mais s’ennuie beaucoup, même si elle y rencontre son nouveau maître, Daniel Lemahieu, qui va l’amener « à réfléchir et à penser le théâtre ». Elle qui jusqu’à présent a beaucoup appris sur le tas et travaillé à l’instinct, une qualité qu’elle revendique encore aujourd’hui comme sa marque de fabrique.

En ressort-elle apaisée ? C’est tout le contraire, puisqu’elle décide de laisser tomber le théâtre et Paris pour rejoindre Marseille. « Je commençais à comprendre que derrière la scène il y avait tout un système, un milieu auquel il faut appartenir ». Pourtant la cité phocéenne ne l’éloigne pas vraiment ni de la scène ni de la culture, qu’elle va côtoyer par d’autres voies. « En 2002, j’intègre la librairie Païdos sur le cours Julien, où j’ai aussi mon appartement, au cœur du quartier des artistes ».

Elle y fait une rencontre décisive qui la ramène vers les rives de la création. Christophe Garcia, l’ancien locataire dont elle prend la suite est chorégraphe, il vient de monter sa compagnie de danse, La Parenthèse, qui tombe à point nommé dans celle que Stéphanie Chaudesaigues vient d’ouvrir dans sa vie. Il lui propose la direction de jeu d’une de ses chorégraphies qui scellera le début d’une collaboration qui dure encore, douze ans plus tard. Mais il y a dans sa vie comme un goût d’inachevé. « Je me dis alors que la mise en scène, j’aime ça ! Et puis j’ai envie de rentrer chez moi ».

RETOUR AU PAYS

Chez moi, dans la bouche de Stéphanie Chaudesaigues, ce ne sont pas les hauts plateaux de la Margeride qui ont vu naitre son père, dans le village qui porte son nom. Son théâtre personnel, où elle a mise en scène une partie du film de sa vie, c’est le très populaire quartier des Narcisses à Chenôve : « enfant, pour rien au monde je n’aurais voulu vivre ailleurs». Avec Jamel Blissat, jeune danseur hip hop devenu à son contact comédien professionnel, ils se disent souvent qu’ils ont eu de la chance de naître là : « cela nous a donné des valeurs, même s’il a fallu essuyer bien souvent des sarcasmes ».

Alors lorsqu’elle rentre en 2005, Thierry Weber, le chef d’orchestre du conservatoire de Chenôve fait appel à elle pour la mise en scène de Pantin Pantine, une comédie musicale jeune public qui a fait depuis de nombreux petits. C’est aussi le moment qu’elle choisit pour lancer la compagnie HautnaH, « qui signifie à fleur de peau en allemand ». C’est là, dans ce creuset qu’elle va défendre l’idée qu’elle a dans la peau cette fois, celle du métissage, synthèse vertigineuse de ces quinze années de rencontres culturelles et artistiques. « Parce que tout a été dur pour moi, de par le milieu social et le quartier d’où je viens, je voulais que ma compagnie soit ouverte, que ce soit un laboratoire du spectacle vivant pour tous les publics ».

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Le dernier spectacle mis en scène par Stéphanie Chaudesaigues Casagrande, « C’est quoi ton nom ? « , de Jean-Michel Baudoin, avec Jamel Blissat et Benjamin MBA . Crédits photos : Seb Frezza.

Pendant sept ans, elle va travailler sans relâche, avec adultes et adolescents, ce qui lui vaudra de multiples collaborations avec Jean-Michel Baudoin, auteur et directeur du théâtre Gaston Bernard de Chatillon- sur-Seine. La plus récente, « I’ve a dream », est une comédie musicale montée avec 150 collégiens du Parc, qui s’essayent à tous les métiers du théâtre. Depuis août 2013, elle change petit à petit les décors de sa scène, pour se consacrer désormais uniquement à la transmission, « finalement ce qui m’intéresse le plus », via SC Mise enScène.

Devenue salariée de la coopérative d’activités l’Envol qui l’héberge et l’accompagne pour les trois ans à venir, elle peaufine son offre de formation à destination des entreprises, élus locaux, associations et grand public. Avec un credo original sorti tout droit de son métier de metteur en scène : « pour durer, la formation doit s’inscrire dans le corps plutôt que dans la tête ». L’Admr des Grands Crus vient de lui confier, avec Alexandra Valogne, elle aussi entrepreneure à l’Envol, la formation de ses aides à domicile, qu’elle initie au théâtre forum, tandis que des lycéens enregistrent « Tout ce qui tombe » de Samuel Beckett, une pièce radiophonique diffusée lors des Rencontres cultures et Territoires de Longvic le 17 avril dernier. Jamais à court de création, elle s’associe à deux autres coopérateurs pour créer un lieu unique où s’entremêleront danse, photographie, théâtre et thérapie, une sorte de voyage immobile au cœur de leur créativité.

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