A l’heure où la cité radieuse de Le Corbusier s’enfonce dans la boboïsation, le rêve d’une mixité des usages dans le logement social est-il à ranger au rang des utopies ? L’exemple réussi du pôle culturel et créatif La Coursive Boutaric à Dijon, dont l’initiative vient d’être primée par l’État, tend à prouver que c’est encore possible et plus que jamais souhaitable. Rencontre avec les habitants – entreprises créatives ou simples locataires- de la dernière barre des trente glorieuses, qui réinventent à leur façon les relations entre la culture, l’économie, l’espace et le social. Publié dans les colonnes du Journal du Palais, N°4384 du 10 au 16 mars 2014.

Comment faire vivre  en osmose avec les résidents un pôle culturel situé dans une cité au cœur d’un quartier populaire ? C’est le projet pour le moins singulier porté par la Coursive Boutaric et qui lui vaut désormais une reconnaissance nationale. Elle vient d’être labellisée par l’Etat pôle territorial de coopération économique (PTCE), au même titre que 23 autres entreprises de l’économie sociale et solidaire qui privilégient la coopération et la mutualisation avec d’autres entreprises, collectivités ou centres de recherche (1).

Fruit d’une aventure commencée il y a six ans, la Coursive regroupe des entreprises culturelles et créatives (2) installées dans huit appartements de la cité Boutaric, dans le quartier populaire des Grésilles. Boutaric et Réaumur, son frère jumeau, sont les rescapés d’un programme de rénovation urbaine qui a vu disparaitre les anciens grands ensembles construits dans les années cinquante, à l’image de leur grand voisin Billardon, déclinaison appauvrie de la Cité radieuse de Le Corbusier (3). Dès 2007,  Zutique Productions est la première structure à s’installer dans un appartement, sous l’impulsion de son directeur Frédéric Ménard, et de Jean-Claude Girard,  alors directeur de l’Office HLM de Dijon, qui deviendra  le premier président de la Coursive. L’immeuble en déshérence est à moitié vide, empêtré dans un cercle vicieux tristement classique : des appartements dégradés, l’insécurité, et la fuite inévitable des habitants vers d’autres logements. Une situation que l’arrivée progressive des acteurs culturels va faire évoluer radicalement.

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UN OUTIL DE DÉVELOPPEMENT

Fin 2010, le Pôle culturel et créatif La Coursive Boutaric voit le jour avec quatre structures à son bord. Il fédère aujourd’hui les neuf entreprises résidentes sur place et six « structures connectées » hors les murs (4). Cinquante salariés permanents y travaillent, pour un budget consolidé de 3,7 millions d’euros et un chiffre d’affaires de 1,6 million.  Chaque entité développe ses projets dans le spectacle vivant, l’audiovisuel, le cinéma, le graphisme, le web.

En revanche, au sein de La Coursive, toutes s’effacent au profit d’un projet collectif à deux facettes.  La première vise à développer les entreprises du pôle par du conseil, de la formation, et la création d’une identité commune. Jusqu’à favoriser la structuration de la filière culturelle et créative sur le Grand Dijon. « Pour nous la culture, ce n’est pas seulement divertir les gens, c’est aussi un outil de développement économique, social, local », résume Frédéric Ménard, son président.

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L’autre facette, chargée de sens, passe par la construction d’actions culturelles avec les habitants de l’immeuble, pour aller plus loin que le simple bonjour à la boite aux lettres.  C’est ainsi que La Coursive lance  la Casbah Boutaric. Cette fête, organisée sur l’esplanade au pied de l’immeuble avec les résidents et les acteurs du quartier (centre social, Mjc..), réunit tous les ans près de deux mille personnes. Le pôle prend conscience dès lors du potentiel inexploité de cet espace de 4 000 mètres carrés à l’allure de terrain vague et en parle aux résidents. « C’était le désir des habitants qu’il y ait quelque chose devant chez nous », confirme Samira Hassini, qui habite l’immeuble.

CULTURE EN PLEINE TERRE

En appui de la cinquantaine de résidents prêts à s’investir, la Coursive fait alors jouer son réseau : paysagiste, designer, association Pirouette Cacahuète,  plasticien des Beaux-Arts… Tous interviennent au côté des habitants. Les ateliers collectifs organisés au pied de l’immeuble servent à fabriquer des tables en bois, des chaises, des jeux pour enfants. En deux ans, l’esplanade se met à vivre et les habitants de Boutaric et des environs à mieux se connaitre,  se parler, échanger. Des échanges, il y en a aussi beaucoup autour des 28 bacs à potager que les habitants ont construits. On y fait pousser des plantes mais aussi fleurir les relations sociales : « chacun amène ce qu’il veut planter,  plutôt des légumes qu’on peut ensuite cuisiner. On échange nos graines, nos expériences, on arrose, il y a du monde», sourit Samira Hassini, devenue vice-présidente de l’association Au Jardin des Voisins que la Coursive accompagne vers l’autonomie. Elle gère désormais l’esplanade,  investit dans d’autres projets destinés à entretenir ce lien social, qui reste fragile, et n’hésite plus à faire entendre la voix des habitants au conseil de quartier.

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Mais comment assurer l’avenir d’une expérimentation sociale unique en son genre, repérée jusque dans les ministères où on la cite en exemple ?  Grâce au « label » PTCE, ce sont 120 000 euros sur trois ans qui vont venir conforter l’action du pôle, une somme que devraient abonder la ville et le conseil régional. Le défi  sera « d’opérer la transition du modèle économique pour que la Coursive soit en capacité de générer des ressources propres importantes, par la vente de l’expertise de ses membres et salariés via des appels à projets et marchés publics », selon Frédéric Ménard. Un projet de réhabilitation de l’immeuble est porté par son bailleur, Dijon Habitat, avec la volonté selon son directeur général, Jean-Pierre Pirocca, « d’associer la Coursive Boutaric et ses entreprises culturelles pour poursuivre, amplifier et développer la dynamique de ce projet créateur d’activité dans le quartier des Grésilles en rénovation ». Et offrir ainsi des perspectives radieuses à la Coursive, qui se verrait bien développer sa pépinière culturelle et entrer de plein pied dans l’ère numérique et collaborative.

http://www.la-coursive.fr

Facebook : Esplanade Boutaric

(1) http://www.economie.gouv.fr

(2) Zutique Productions (évènements culturels) Catapulpe (webmarketing), Grand Ensemble (création contemporaine, danse), compagnie l’Artifice (théâtre jeune public), D’un instant à l’autre (collectif artistique), collectif RAS (musiciens et vidéastes), IBUC (graphiste illustrateur), Plan 9 (promotion du cinéma indépendant), Jeunesses musicales de France.

(3) Sylvain Taboury, Karine Gougerot. Billardon, histoire d’un grand ensemble. Edition Creaphis, 2004. La barre Billardon a été détruite en 2003.

 (4) La Vapeur (musiques actuelles), la Péniche Cancale, Octarine Productions  (musiques électroniques),  Why Note (musique contemporaine), Cirq’ Onflex (Arts du cirque), Chapet Hill (films publicitaires).