Enfant de l’internet et des réseaux sociaux, sera t-elle la révolution industrielle du XXIème siècle ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais des dizaines d’initiatives voient le jour, y compris ici en Bourgogne, et des acteurs commencent à émerger, qui ont bien l’intention d’imposer cette nouvelle manière de consommer et de produire qu’est l’économie collaborative. Deux exemples  à Dijon avec les Docks Numériques et  dans le Jura, avec le Fablab Net-Iki.

Article paru dans le Journal du Palais n°4342 du 20 au 26 mai 2013.

DOC NUMERIQUE
Agathe Bonnin de Open 21, Bruno Louis Seguin de la Toilerie, Silvère Denis, gérant des TIC Nerveuses, et Benoît Chevillot de Diviseo, tous associés de la coopérative les Docks Numériques, qui porte un projet d’agrandissement pour 2014.

L’économie collaborative pourrait fournir un nouveau modèle pour consommer, produire, travailler, se loger ou se financer autrement. Proche du Do It Yourself (fabriquer soi-même), fondée sur le partage des données (open source), imprégnée de développement durable et de circuits courts, adepte des financements par crowdfunding (financement participatif), elle favorise l’accès à l’usage (co-voiturage par exemple) plutôt qu’à la propriété, instaurant de nouvelles relations sociales.

Neuf heures du matin au Port du Canal à Dijon. Les canards tout juste éveillés s’ébrouent, troublant la quiétude de ce petit paradis où se croisent mamies lève-tôt et joggeurs acharnés. Au troisième étage de l’immeuble qui donne sur le Port, une bicyclette attend son propriétaire dans l’entrée de l’appartement occupé par la coopérative Les Docks Numériques, un espace de co-working créé à Dijon en 2010. Une quinzaine de personnes y partagent bureaux, salles de réunion et réseaux numériques. Mais pas seulement, car c’est à l’usage que l’économie collaborative installe chez ses utilisateurs de nouveaux modes relationnels. Et c’est précisément ce qu’ont vécu les créateurs des Docks.

SEULS ET ENSEMBLE

L’idée de départ était de travailler les uns à côté des autres pour réduire les coûts, ce qui est souvent la raison première de l’entrée dans ce nouveau mode d’échanges. Mais le gérant de la coopérative, Bruno Louis Séguin, confirme que très vite se sont développées des relations de confiance entre les co-loueurs – agence web, architecte, webmarketers et designers – qui les a conduits à monter des projets communs : « chacun vient avec ses clients, ses réseaux, que nous croisons pour porter des projets ensemble tout en restant indépendants ». Une façon de travailler à la fois individuelle et collective, qui met en condition de coopétition.

Ce mélange assumé de coopération et de compétition fonctionne à plein aux Docks Numériques, qu’il s’agisse d’accompagner le plan d’action Bourgogne Numérique ou la sortie de nouveaux produits pour Seb. C’est l’intelligence partagée et la communauté autour du lieu qui permettent, selon Silvère Denis, gérant des TIC Nerveuses et un des sept associés des Docks, « de pouvoir porter des projets de plus grande envergure ». Pas question pour autant de s’enfermer dans un fonctionnement communautaire : les Docks sont locaux mais aussi globaux, une règle qui traverse toute l’économie collaborative.

LE RESEAU POUR MONDE

Pourquoi se limiter au coin de la rue alors que les réseaux permettent d’échanger avec toute la planète ? C’est ce qu’exprime Benoît Chevillot, gérant de Divioseo, quatre salariés: « nous ne sommes pas un village gaulois, nous sommes connectés à un réseau français, voire mondial ». Les Docks Numériques font d’ailleurs partie du réseau national des tiers-lieux, avec lequel il partage tous les mois idées et initiatives, dans un esprit « open source ».

Ces trois années passées ensemble ont consolidé l’image des Docks et poussé ses associés à « aller plus loin dans la démarche », avec un projet d’espace de 2.000 mètres carrés, précise le gérant, « pour accueillir plus d’entreprises, des formations, bar-camps ou lancements de projets, avec une très haute connectivité ». Dernière grosse pièce du puzzle, les cogérants souhaite y créer un data center de 600 mètres carrés avec une connectivité en double lien de plusieurs gigabits par seconde susceptible, selon Silvère Denis, « de faire revenir des entreprises hébergées à Lille, Paris ou Lyon et de diviser à Dijon les coûts par vingt ».

LE VILLAGE MONDE DU FABLAB NET-IKI

TROIS D
L’imprimante 3 D de Net-iKi peut réaliser, par ajoute de matière, de spièces d’une hauteur de 15 centimètres. Le fablab s’équipera bientôt d’une découpe laser.

Les créateurs du fablab de Biarne, près de Dole, ont le triomphe modeste, eux qui pourtant ont ouvert dans un village de 360 habitants un des sept premiers fablab français, le « canal historique », comme le dit avec humour Pascal Minguet, l’un des fondateurs.

D’abord cyber base du village, Net-iKi , ici en patois, est depuis 2012 un laboratoire local de production. Il connecte un ordinateur équipé d’un logiciel de modélisation à une imprimante 3D pour créer des objets sur mesure par ajout de matière. Fervent opposant de l’obsolescence programmée, Net-iKi voit défiler les makers biarnais venus fabriquer une pièce cassée de leur électroménager, les BTS Design de Dole, ou les licences pro Ecodesign de Besançon qui ouvrent un fablab dans l’université. Des entreprises viennent y créer des pré-prototypes, bijoux ou créations industrielles.

Sans parler des trois pôles de compétitivité régionaux venus « enquêter » dans ce village gaulois du futur. Partage des savoir-faire et des savoirs sont au fondement de tous les fablabs. Jean-Baptiste Fontaine, le fablab manager de Net-iKi, parle même « d’un lieu où l’on construit le bien commun, où de nouvelles logiques de propriété et de partage aboutissent à des relations sociales différentes ». À Dijon, le fablab Kelle Fabrik devrait être opérationnel en mai.

DE CONSOMMATEURS DE MASSE A AUTOPRODUCTEURS

Philippe Patrice Mougel étudie « les bruits faibles », ces murmures de fonds de la société qui annoncent des changements à venir. Docteur en sciences sociales a l’université de Bourgogne, chargé de mission à l’agence régionale Bourgogne Bâtiment Durable, il s’intéresse à l’économie collaborative qui, en instaurant l’autoproduction « devrait représenter un vrai changement de paradigme », une révolution de notre façon de consommer moins et de produire.

Pour lui, il ne fait aucun doute que dans un avenir proche, beaucoup oseront produire par eux-mêmes, des simples objets du quotidien jusqu’à leur habitat, comme la FabLab House pensée par le fablab de Barcelone, avec lavec des matériaux high-tech mis au point grâce à l’intelligence collective et à la propriété partagée. Comme dans les fablabs, qui seront « la boite à outils des humains du 21e siècle », ou dans les techshops, leur version industrielle, qui pourront produire par exemple des bâtiments sur-mesure clé en main à moindre coût.

L’autoproduction devrait également impacter les comportements : « en augmentant le sentiment d’efficacité personnelle, elle redonnera aux individus une capacité d’agir ». Les systèmes collaboratifs, qui passent par les réseaux, « mettent en jeu des liens faibles, informels et non hiérarchiques » donc plus ouverts et favorables aux processus de changement et d’innovation. Philippe Patrice Mougel en est convaincu, « le fablab est l’entrée dans le dispositif, le techshop sera le lien vers l’industrie et les instituts universitaires apporteront l’innovation », sur le mode du schéma anglo-saxon.