Pih Poh (hip-hop en verlan), est un pur produit du neuf-zéro, comprenez de Belfort, où, depuis plusieurs années déjà, il balance ses flows rythmés de groove et de freestyle. Invité de GéNéRiQ en Colombie, il a assuré plusieurs concerts à Bogotá début novembre, avant de venir présenter à GéNéRiQ Dijon les morceaux créés sur place avec le groupe colombien Aerophon Crew. Mais le belfortain en a aussi profité pour s’immerger dans la réalité du pays, une expérience dont il est coutumier puisqu’il fréquente depuis plusieurs années les rivages de la culture brésilienne. Retour sur un pays, des rencontres, un choc.

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Interview exclusive de Pih Poh pour le quotidien GéNéRiQ créé, écrit et réalisé par les étudiants du Master 2

Comment s’est décidée votre participation à « GéNéRiQ en Colombia » ?
En fait, les Eurockéennes de Belfort nous ont sollicités pour faire un concert à Medellin, comme Orelsan, Mina Tindle, Chapelier Fou et Amadou et Mariam. Mais nous sommes le seul groupe français à être parti avant, pour passer douze ou treize jours à Bogotá. Nous avons pu du coup assurer deux concerts au Festival Hip-hop al Parque. C’est le festival de hip-hop le plus important de Colombie, il y a énormément de monde. C’était assez étrange car Bogota est une ville perchée à 2600 mètres d’altitude ! Donc le temps change très vite, et il faut beaucoup de souffle pour couvrir une scène aussi large avec autant de monde !

Avez-vous adapté votre travail au public colombien ?
Pas vraiment. Nous avons chanté en français, pratiquement sans changer notre set. Mais nous avons rajouté quelques refrains en espagnol, des phrases en portugais. On a enlevé ce qui était trop calme, car le public là-bas aime le rythme et le flow. J’ai expliqué le texte de Pihpohkondriak [une chanson de son dernier album], ça les a bien fait rigoler …

Vous avez créé des morceaux avec un groupe colombien, Aerophon Crew …
Cecom Musica, qui est un tourneur et producteur colombien, nous a présenté Aerophon Crew, avec lesquels nous avons travaillé sur place pour créer deux titres. Le choix d’Aerophon était très bon car l’atmosphère de ma musique s’harmonise très bien avec la leur. Nous avons la même pensée sur la culture hip-hop. Pour que tout colle vraiment, nous nous sommes même traduits les textes, et ce sont vraiment deux morceaux inédits, y compris pour la partie instrumentale. L’échange a été total puisqu’ils chantent leur texte sur la musique de mon compositeur, et que je fais pareil sur leur musique. Cela donne un résultat très différent, mais le rendu est vraiment très bon.

De quoi parlent vos textes ?
Le premier s’appelle Danger, et c’est un tableau de la société de nos deux pays, avec quelques phrases choc. Pour Mafia hip-hop, nous nous sommes glissés dans la peau de gangsters, de membres de « gangs » du hip-hop, avec des phrases comme « Pire qu’un hold-up de mes concerts, tout le monde les mains en l’air« . Kreshendo [artiste français de la scène hip-hop] a enregistré sur Mafia hip-hop et il devrait venir en guest à Besançon.

Quelle influence ce voyage a-t-il eu sur votre musique ?
Dans le 4/5 titres que je vais sortir en avril ou mai, on n’en trouvera pas car j’avais écrit les titres avant d’aller sur place. En revanche dans l’album que je vais sortir en novembre 2013, il y aura forcement des influences. Avec Pierre Michelet, mon compositeur, nous avons beaucoup de nouvelles idées, donc sur l’album il y aura sûrement une collaboration colombienne. Probablement également un morceau avec la guitare d’El Guasin, le guitariste de Sergent Garcia et de Manu Chao.

Est-ce que les voyages font partie de votre processus créatif ?
Non pas du tout, ce sont à chaque fois des concours de circonstances, je ne me lève pas le matin en me disant  » je vais aller dans tel ou tel pays « . Il y a quelques années, j’ai rencontré Big Papo Reto, c’est un rappeur brésilien qui vient de Rio. On a sympathisé et j’ai fait plusieurs séjours au Brésil, qui ont débouché sur quatre tournées dont la dernière en juin, et un clip, Frances Carioca. Pour la Colombie, c’est clairement le collectif de festivals Territoire de Musiques, dont fait partie GéNéRiQ , qui m’a permis d’être du voyage. On a tout de suite accroché à l’idée, on s’est bougé, on a travaillé de notre côté et ça s’est concrétisé.

En dehors des concerts, qu’avez-vous pu découvrir du pays ?
Olivier Maligorne , de Cecom Musica, a fait un super boulot pour organiser nos journées sur Bogotá. Pendant ces trois semaines, nous avons animé des ateliers dans les favelas. Nous sommes allés dans les quartiers sud de Bogotá. C’est une ville immense, il faut trois quart d’heure pour la traverser… Je voulais voir la  » vraie vie « , et puis je déteste rester à l’hôtel sans rien faire. C’était des ateliers, mais aussi de vraies rencontres. Nous avons expliqué comment se développe le hip-hop en France. ça finissait souvent en free style ! Nous avons été également à l’extrême nord de la ville, dans une  » école de riches « , où même la maternelle est payante. Nous avons rencontré des élèves de cinquième, eux aussi étaient super contents d’échanger sur notre ressenti par rapport à Bogotá.

Comment qualifieriez-vous cette première rencontre avec la Colombie ?
Un gros choc, comme au Brésil ! Moi je suis issu de la classe moyenne, et dans ces pays, il n’y a pas d’entre deux : soit on est pauvre, soit on est très riche. Et puis la vie est très chère, uniquement à la portée des plus riches. Par exemple, je voulais rapporter du café de Colombie, et je me suis aperçu qu’il était hors de prix, hors d’atteinte de la plupart des Colombiens.

Et sur place, il est presque impossible de boire un bon café, car le meilleur part à l’exportation …

Comment vit-on dans une favela ?
Quand je vais au Brésil, je vis dans la favela où est né Papo Reto. Au début, j’ai eu du mal à m’adapter au manque d’hygiène, aux coups de feu la nuit … Il existe des factions dans les favelas, et beaucoup de rivalités. Chaque favela est sous la coupe d’un patron, qui gère le trafic de drogue, mais permet aussi à chaque habitant d’avoir à manger et à boire… Un gamin de 14 ans qui vend du crack rapporte 300 réals par semaine à sa famille, c’est le salaire mensuel d’un chauffeur de bus ! En Colombie, le problème est le même, la drogue est partout, on trouve du crack à 8 centimes la dose. Quand tu vois qu’un gramme de cocaïne coûte 4 euros là-bas et 70 ici, tu comprends mieux pourquoi certains tentent leur chance avec le ventre rempli de drogue … Et la corruption est partout. Ce sera très difficile dans ces conditions de changer la situation dans ces pays… Mais je n’ai pas trop envie de parler de cela dans mes chansons, par respect pour les personnes que je connais là-bas. C’est la musique qui crée le lien entre nous.

Pensez-vous retourner en Colombie prochainement ?
Oui, sûrement. J’aime l’univers musical de ce pays. Bien sûr, en France le public est plus réceptif à mes textes, mais en Colombie il y a une énergie très forte… Et je suis revenu en France avec une part de ces ondes positives.

Article rédigé lors du Festival GéNéRiQ dans le cadre du Master 2 Euromédias de l’Université de Dijon – Co-écrit avec Julien Roméro. A retrouver en suivant le lien : http://www.lavapeur.com/vapzine/generiq/pih-poh/