Ivan Rua, plus connu sous le nom de Buena Vibra DJ, est une des figures de la nouvelle scène musicale colombienne. Que ce soit comme fondateur de plusieurs groupes d’électro hip-hop, comme créateur du label indépendant Llorona Records ou comme animateur radio, il a été un des acteurs de ces quinze dernières années sur les scènes de Bogotá, Medellín et Cali. Installé à Dijon depuis trois ans, Ivan était l’artiste idéal pour donner une vision experte et lucide de l’évolution de la scène musicale colombienne.

Bonjour Ivan. Vous êtes musicien, colombien et installé à Dijon. Parlez-nous un peu de vous …
Ivan Rua. – « J’ai commencé mon travail de DJ avec le sound-system Mister Gomes en Bombay. Je fais désormais des DJ Sets sous le nom de Buena Vibra, notamment sur le festival GéNéRiQ. Mes sons sont une synthèse de musiques traditionnelles colombiennes et de musiques plus actuelles. Un mélange de folklore, de cumbia, de sons des deux côtes – Pacifique et Caraïbe – , je veux que les gens écoutent les deux tendances. »

On dit que la nouvelle scène colombienne est en pleine évolution, quel est votre sentiment?
I. R. – « Effectivement j’ai remarqué une énorme évolution du repérage d’artistes en Colombie, avec le développement d’une industrie culturelle locale, surtout dans les grandes villes comme Bogotá, Cali et Medellín. Il y a aussi pas mal de choses pour les 14 – 30 ans avec des festivals et des showcases. Tout cela a rendu possible l’émergence de nombreux labels indépendants, de tourneurs… Il y a aujourd’hui des relations bien installées entre ceux qui créent et l’industrie culturelle locale. De leur côté, les festivals permettent d’exporter des artistes qui ne sont jamais sortis du pays. Sur GéNéRiQ par exemple, huit groupes colombiens sont présents et ils n’avaient jusqu’alors joué que dans leurs villes. Lorsqu’ils vont rentrer, ils vont « pousser » d’autres groupes, leur donner de l’espoir. »

Aujourd’hui en Colombie, quelles sont les tendances et qu’est-ce qui se dessine ?
I. R. – « La Colombie est très riche culturellement. La musique est issue du métissage, avec une palette très vaste, beaucoup d’électro, de la musique traditionnelle… Quand on évoque la Colombie, on pense beaucoup aux sonorités des tropiques, mais il y a aussi du jazz, du blues, du hip-hop, de la folk. Depuis une dizaine d’années, avec la présence de quelques DJs venus d’ailleurs – France, Royaume-Uni – et qui se sont installés en Colombie, Il y a aussi de nouvelles tendances qui exploitent le mélange de tous ces genres avec de la musique traditionnelle. C’est le cas de DJ Quantic, LE Monsieur de la nouvelle scène colombienne.. »

Y a-t-il une différence entre la scène colombienne et la scène française ?
I. R. – En Colombie, il n’existe pas de  » chanson colombienne « , comme on parle de « chanson française « . Toutes les musiques traditionnelles se fondent dans le patrimoine culturel du pays. Les Colombiens savent que les frontières existent mais ils font le maximum pour créer des liens avec des musiques qui viennent d’ailleurs. Nous avons besoin de communiquer, d’avoir des contacts avec les gens, de pouvoir parler franchement et directement. C’est sûrement en rapport avec la situation socio-politique que vit notre pays, et l’image véhiculée par la Colombie. L’expression artistique et culturelle doit pouvoir montrer un autre visage de notre pays, et nous, en tant que musiciens, nous essayons d’y contribuer. Nous portons des projets qui touchent les habitants des quartiers défavorisés. La musique et la culture en général peuvent y jouer un véritable rôle social. Prenons l’exemple d’ Aerophon Crew. C’est un groupe qui a gagné un Tremplin à Bogotá. Ils ont montré qu’ils avaient le niveau, la pêche, et d’un coup, grâce à GéNéRiQ, ils sont projetés sur la scène dijonnaise.
La grande qualité de GéNéRiQ, c’est de faire venir des artistes qui tournent déjà, mais aussi des jeunes qui viennent de commencer comme Aerophon Crew. C’est comme ça que la musique peut aider la Colombie.

Quelle est l’influence des Etats-Unis sur la musique en Colombie ?
I. R. –  » Les USA ont une industrie très puissante, dans tous les sens du terme. Il y a quelques décennies, tout le monde était branché labels et sons américains. Mais depuis une vingtaine d’années, nous nous intéressons plutôt à des productions qui ne viennent pas des USA, surtout celles qui ont de fortes particularités comme les sonorités berlinoises. La Colombie s’est réveillée et ne copiera plus le système de production américain, parce qu’elle a désormais ses propres labels. J’en ai moi-même créé un, Llorona Records, au départ pour produire mon groupe Mister Gomes en Bombay. Maintenant, nous travaillons avec les sons traditionnels et les nouvelles tendances. Par exemple, nous produisons Juan « Chuchita » Fernández, 82 ans, du groupe Los Gaiteros, qui a tourné partout en Colombie. Notre intention est de ressusciter des sons perdus et que les gens puissent les écouter, parfois pour la première fois. Polen Records à Bogotá fait aussi un travail de label indépendant. A Cali, Sonidos del Valle produit DJ Quantic, avec un focus particulier sur le folklore de la côte pacifique et de la caraïbe. Les deux sont différents : du côté pacifique, c’est un dialogue entre les voix des femmes dialoguent avec les tambours et marimbas, un instrument de percussion répandu dans toute l’Amérique Latine. Du côté Caraïbe, c’est la gaita, une belle flûte longue d’origine indigène, qui répond aux instruments et à la voix du chanteur et des cœurs.  »

Quels sont les canaux de diffusion des artistes émergents ?
I. R. –  » Depuis qu’il y a internet, c’est beaucoup plus simple. Et il existe désormais au moins une salle d’enregistrement dans chaque grande ville. De nombreux festivals gratuits ont également vu le jour en Colombie, le plus connu étant  » Rock Al Parque  » à Bogotá, et sa scène  » Hip-Hop Al Parque « . C’est la plus importante scène hip-hop d’Amérique Latine, avec des sons du monde entier sur 4 jours et plus de 120 000 personnes ! Ces festivals, ce sont des moments de tolérance, de convivialité, qui permettent d’harmoniser toutes les « tribus musicales » qui viennent à Bogotá, qu’il s’agisse du rock, du reggae ou de la salsa. J’ai moi-même joué quatre fois à Hip-Hop Al Parque, et c’était vraiment magnifique, l’échange, la rencontre avec les programmateurs, les producteurs, les autres musiciens.

Les radios jouent-elles également un rôle dans la diffusion des artistes émergents?
I. R. –  » Oui, il existe une diffusion à travers le réseau des radios comme Radiofonica à Bogotá. Chaque université a sa radio, la plus importante étant Un Radio, de l’Université Nationale de Bogotá. Mais aussi Javeriana Estéreo, issue de l’Université Catholique de Cali. Elles ont toutes une programmation assez large et s’occupe de la scène locale de chaque ville. Dès qu’un groupe a quelque chose à montrer, ces radios-là peuvent assurer une première diffusion. Quand j’étais en Colombie, je tenais moi-même une rubrique Musiques Actuelles dans une émission de radio appelée Radio Cicleta. Ici en France, j’anime depuis 2010 une émission sur Radio Dijon Campus. Elle s’appelle « Buena Vibra » comme mon DJ Set. »

Quelle est la « couleur » des textes de la nouvelle scène colombienne ?
I. R. –  » Les artistes colombiens sont très engagés. C’est rare qu’ils parlent d’amour dans leurs chansons… Ici en Colombie, il y a une guerre cachée, entre population civile, Etat, armée, paramilitaire et guérilla. La création musicale, la peinture, la danse sont donc engagées dans cette lutte. Une artiste comme Bastardilla, que je connais depuis de nombreuses années, apporte une réflexion sur cette réalité, la situation d’impunité dont jouit le gouvernement, la corruption. Il est difficile de croire encore à une démocratie colombienne qui n’existe pas vraiment. Il faut offrir aux adolescents une autre réflexion sur la réalité.

Lorsqu’on voit se croiser sur le festival GéNéRiQ les différents groupes de votre pays, on a le sentiment que malgré les difficultés il y a une vraie fierté d’être colombien …
I. R. –  » Je connais bien Bastardilla, El Reino del Mar et la plupart des groupes qui sont venus de Colombie. Cela m’a énormément touché de les retrouver ici, à Dijon, de voir comment ils ont évolué. Déjà en 2010, le groupe Basterio était venu à La Vapeur. Je connais bien la chanteuse du groupe, elle chantait avec moi en Colombie. Et là, elle débarque à Dijon pour remplir la salle ! Il y a vraiment de quoi être fier.  »

Comment la nouvelle scène colombienne peut-elle s’exporter ?
I. R. – « . Un festival comme GéNéRiQ, avec son pendant colombien  » GéNéRiQ en Colombia « , c’est très important pour nous parce qu’au delà de l’échange d’artistes, il y aura aussi probablement échange de festivals. Après GéNéRiQ, c’est Marsatac qui devrait partir en Colombie, et ça c’est vraiment super. Nous avons de l’argent avec la coopération et l’aide de l’ambassade de France en Colombie, il faut juste des gens qui s’engagent. C’est touchant de voir qu’il y a des efforts de faits pour créer des liens entre nos pays, cela pourrait permettre de faire évoluer le regard sur la Colombie.

Il y avait déjà des liens forts avec les artistes français installés en Colombie …
I. R. –  » Oui ! Des artistes français sont venus s’installer en Colombie et ont contribué à faire connaitre notre patrimoine musical , qui est énorme. Que ce soient les peuples indigènes ou afro-colombiens, nous sommes tous différents, mais nous apportons tous quelque chose à notre musique. Et c’est ce patrimoine qu’ont capté des artistes comme Sergent Garcia, qui est maintenant très connu ici. Il a sorti un album avec El Alguacil et il écrit des morceaux que nous, Colombiens, nous pouvons vraiment nous approprier. Il y a aussi Manu Chao, qui fait tout pour faire connaître la Colombie, et il y a pas mal de Français qui sont venus s’installer après lui. Avec son style il a capté  » l’esencia urbana del sentimiento colombiano « , l’essence urbaine du sentiment colombien. On se sent en Colombie mais aussi ailleurs, c’est à la fois très global et très local. La première fois que Manu a débarqué, c’était avec la Mano Negra en 1994, ils ont rempli la place Bolivar, c’était énorme ! Une place remplie de bonheur, c’était révolutionnaire ! Le lendemain de chacun de ces concerts, on se sent plus fort… »

Qu’est-ce qui manque aujourd’hui en Colombie pour le développement des musiques actuelles ?
I. R. –  » Aujourd’hui on joue encore beaucoup dans des bars, dans des toutes petites salles. Il faudrait créer des salles spécialisées, avec des gens qui connaissent bien le métier, pour que les musiciens apprennent à travailler avec de bons sons. Nous manquons de professionnels, même si une école du son existe désormais depuis plusieurs années à Bogotá. Des projets de coopération internationale, européens et américains, se mettent d’ailleurs en place pour la création de petites salles et de petits festivals.  »

Pour finir, comment voyez-vous l’avenir de la Colombie ?
I. R. –  » Nous sommes tous conscients du besoin de paix, de construction, de la nécessité d’un dialogue renouvelé entre ville et campagne. Mais aussi de la fragilité de notre démocratie. Il faut continuer à y croire, petit à petit il faut créer une véritable démocratie, une idée de la vie en commun. Aujourd’hui, en Amérique Latine, il y a beaucoup de figures politiques importantes, au Vénézuéla, Bolivie, Pérou, Équateur. Il nous faudrait la même chose en Colombie. Gustavo Petro, le maire de Bogotá pourrait être un bon candidat. C’est un ex-guerillero. Il a rendu la ville plus humaine, plus moderne, plus sociale aussi, avec la prise en charge de l’éducation, de la santé. Petro s’est présenté à l’élection présidentielle mais a échoué, et il en est à son troisième mandat à la mairie de Bogota. Il donne une autre image de la gauche. Ces dernières années l’Amérique Latine a retrouvé sa dignité. Nos meilleures armes restent la culture et l’envie. »

Article publié dans le cadre du Master 2 Euromédias, journalisme et communication – Université de Dijon –  et co-écrit avec Alexande de CARVALHO  Journal de GéNéRiQ 2012 à retrouver en suivant le lien :

http://www.lavapeur.com/vapzine/generiq/nouvelle-scene-colombienne/