En 10 ans, le documentaire est devenu un genre majeur. Il a connu des évolutions multiples, comme le docu-fiction ou plus récemment le web-documentaire, sans que ces changements s’accompagnent toujours d’une réflexion critique destinée à mettre en place des gardes-fous et à définir une éthique. Qu’est-ce qui explique son succès et son évolution ? le documentaire est-il en mode « marche forcée » vers la standardisation ?

Scénarisation à outrance, docu-fictions avec de médiocres reconstitutions, auto-réalisations sans regard, le documentaire a connu de nombreuses dérives ces dernières années, proportionnelles à l’immense succès que connait désormais le genre: Dans l’enfer des Khmers rouges, Bowling for Columbine, Le cauchemar de Darwin, Nos enfants nous accuserons, Etre et avoir, ou tout récemment  Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, sont autant de réalisations réussies qui nous persuadent que le documentaire est la forme la plus adaptée pour rendre compte du réel. Mais est-ce bien toujours le cas ?

TENTATIVE DE DEFINITION

Pour Laura Ghaninejad , journaliste web du site Dérive.tv, dans son article « le rôle et la place du documentaire aujourd’hui », le genre documentaire est souvent, à tord, « assimilé au reportage journalistique ou encore à un cinéma cantonné à sa fonction pédagogique ou scientifique… Or  il n’existe a priori aucune limite au champ du documentaire. Cette diversité d’approches va à l’encontre de l’idée selon laquelle « documentaire » signifie retranscription objective des faits, rendant l’expression « film documentaire » synonyme d’un forme pauvre et stéréotypée ».

Et de proposer une définition plus large de cette forme d’expression, qui serait un moyen « d’ interroger le réel avec les ressources propres au langage cinématographique ». Pas comme le dit Thierry Garrel directeur des programmes documentaires d’Arte, « pour asseoir des certitudes mais pour reformuler à l’échelle de microcosmes humains les questions essentielles de la vie » (Thierry Garrel, Juste une Image, Jeu de Paume, Paris, 2000).

UN SUCCES GRANDISSANT AU CINEMA

En quelques années, ce genre cinématographique s’est affranchi de la télévision dans laquelle il jouait un rôle confidentiel, pour prendre une place prépondérante au cinéma, au même titre que les films de fiction. Juste retour des choses, comme l’explique Laura Ghaninejad, « puisque le cinéma est né sous la forme de documentaire ».

D’après l’étude du Centre National du Cinéma réalisée en 2011, les films documentaires ont réalisé en 2011 1,33 million d’entrées dans les salles obscures. Plus de 60% des films sont français. En 2011 toujours, 90 longs métrages inédits ont été diffusés dans en salles.

LA MULTIPLICATION DES FESTIVALS

Preuve de son succès grandissant, le documentaire donne lieu à un nombre très important de festivals, comme les Ecrans de l’Aventure à Dijon, ou Doc en courts à Lyon, pour ne citer que ceux qui sont les plus proches de nous.

Grands reportages de films d’actualité ou de société (Figra le Touquet),diversités de regards engagés et inspirés (Vision du Réel – Nyons -Suisse), films documentaires de création, qui portent un regard personnel et original sur le réel (Les Ecrans Documentaires en Ile-de-France) ou encore festivals spécialisés sur une thématique : environnement et développement durable (Ecofilm Roubaix), ethnologie et sociologie (Semaine du Cinéma ethnographique – Caen)  pour ne citer que quelques exemples, les festivals donnent à voir l’extrême biodiversité qui habite le monde du « docu », et se donnent également parfois pour mission de permettre une prise de distance et une réflexion éthique sur les évolutions du genre.

EVOLUTIONS TECHNIQUES ET MULTIPLICATION DES CANAUX

L’arrivée sur le marché d’un matériel vidéo de grande qualité à petit prix, et la diffusion gratuite et infinie sur internet ont probablement joué un rôle déterminant dans la multiplication exponentielle du nombre de documentaires réalisés en France et dans le monde.  Avec plus de 2800 heures produites tous les ans en France, dont la plupart ne seront jamais diffusées sur les grands médias, on atteint des sommets.

L’arrivée de la télévision hertzienne et des chaines thématiques a également contribué à cette formidable expansion (+240% depuis 1997).Mais cela ne doit pas cacher pour autant l’extrême professionnalisation du secteur, qui s’est structuré en un véritable marché avec ses auteurs, ses réalisateurs, ses producteurs et ses diffuseurs.

Le développement du marché de la vidéo offre une seconde vie au documentaire, avec notamment l’arrivée de la vidéo à la demande, la VàD. 72 éditeurs se partagent le marché en 2012, comme Purescreens, Vodeo.tv ou Arte VOD. L’essort à venir de la télévision de rattrapage, la TVR, devrait également profiter au documentaire.

Contrepartie de cette explosion : le secteur ne peut plus se contenter de financements « peau de chagrin » et doit se trouver un modèle économique viable.

LE GENRE DOCUMENTAIRE EST DEVENU UN MARCHE

Le film documentaire représente désormais un marché de près de 400 millions d’euros (chiffres 2011).

Dans son étude sur le marché du documentaire en 2011, parue en juin 2012, le Centre National du Cinéma, le CNC, fait clairement apparaitre que c’est bien l’argent public qui soutient le documentaire de création, et beaucoup plus la télévision que le cinéma. Par exemple, les chaînes nationales gratuites apportent 147,6 M€ soit 78,1 % de l’ensemble des apports des chaînes. France 5 reste le premier diffuseur de documentaires des chaines du public, avec près de 50% de son offre totale consacrée à ce genre. Une fois produits et diffusés en France, ces documentaires connaissent d’ailleurs souvent une deuxième carrière à l’étranger, essentiellement en Europe.Les petites chaines qui montent sur la TNT privée gratuite s’intéressent elles aussi de plus en plus au documentaire.

LES ACHETEURS IMPOSENT LEURS NORMES

Qui dit marché dit avantage concurrentiel pour chacun des acteurs du marché.Conséquence immédiate : les créateurs de documentaires se sont vus imposés par les télévisions et la production cinématographique de nouvelles normes et formats, avec des critères de plus en plus contraignants.

Comme le dit Frédérick Pelletier, réalisateur et scénariste québécois, un pays avec la France où le documentaire est très présent, « La télévision, parce qu’elle finance et distribue le documentaire de façon très importante, a modifié la pratique des cinéastes et les attentes du public envers ce genre. De même, parce que c’est l’une des fonctions avouées de la télévision que d’informer, on a exigé du documentaire qu’il soit informatif, entraînant une confusion entre le cinéma documentaire issu de diverses traditions – Vertov, Perrault, Flaherty, Grierson, etc. – et ce que l’on nomme « grand reportage ».

Il oppose l’exigence d’immédiateté et l’idéal de neutralité du reportage à la pratique du documentaire : « celle ci s’inscrit dans la durée parce qu’elle est avant tout une recherche. Le documentaire ne se situe donc jamais dans le présent de l’ actualité  qui est l’unique mode temporel de la télévision ».

Jean-Marc La Rocca a crée en 2004, avec l’association ADDOC le Salon des Refusés : 554 films refusés, censurés ou amputés par les chaînes nationales hertziennes présentés au public pendant un mois. L’occasion de débattre de l’audimat, du formatage et d’interpeller le service public sur le sens de sa mission. Pour lui comme pour Frédérick Pelletier,  « Le documentaire, celui que nous défendons, n’a pas pour vocation d’informer, il permet aux spectateurs de faire l’expérience du réel. Il est sans doute le dernier genre télévisuel à proposer cette expérience du réel ».

Selon une étude réalisée en 2011 par la SCAM– la Société Civile des Auteurs Multimédia – auprès des auteurs de documentaires, en 2011 « 55 % des auteurs considèrent que les diffuseurs s’immiscent incontestablement plus qu’il y a quelques années dans leur travail de création ».

Et la plupart des auteurs-réalisateurs confessent qu’ils vivent très mal de leur métier, et qu’ils doivent bien souvent l’accompagner d’une deuxième activité. Et bien sûr nombre d’entre eux confirment que ce n’est plus comme il y a 20 ans: « Ce qui se dégrade, c’est cette diversité. Avant on pouvait déranger, être impertinent, maintenant, on nous demande d’être lisse et je trouve cela très difficile(…) ».

QUEL AVENIR POUR LE DOCUMENTAIRE ?

Face à ces multiples pressions financières et à la difficulté grandissante de travailler, certains ont trouvé sur le web leur bouffée d’oxygène. Ils se tournent vers le web documentaire, ou font appel aux financements de petites chaines locales, moins blasées mais également moins fortunées.

Pour ceux qui veulent garder une liberté totale d’expression, comme Marie-Monique Morin qui a notamment enquêté et produit le documentaire « Le monde selon Monsanto », il est également possible de faire appel à la souscription auprès du public.

Finalement, le documentaire n’échappe pas aux évolutions des autres marchés : quelques gros poissons raflent la mise pendant que la petite friture essaye de survivre. Vous avez dit exception culturelle ?

Voir aussi :

Article de Laura Ghaninejad : le rôle et la place du documentaire aujourd’hui

L’article du monde.fr de janvier 2011, « L’écoomie du cout-métrage, entre subventions et débrouille ».

Sur ce site, l’article : les Ecrans de l’Aventure : communication ou journalisme ?

Le teaser de le monde selon Monsanto

Article publié dans le cadre du Master 2 Euromédias de l’Université de Dijon.